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« Tueurs de paysans »

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« Tueurs de paysans »

Le vendredi 20 juin au matin, une dizaine de tracteurs et remorques viennent barrer sans crier gare l’entrée de l’entreprise de production de pesticides Phyteurop à Montreuil-Bellay. Alors que la loi Duplomb doit être votée à l’assemblée deux jours plus tard, nous avons décidé d’agir sur le terrain en visant les industriels à qui profite le crime.

L’action rassemble quelques centaines de paysans et paysannes, habitants et habitantes des territoires voisins ou des membres de collectifs de victimes de pesticides. Une grande banderole « Tueurs de paysans » est déroulée du toit à côté du logo de l’établissement. Très vite et vu les caractéristiques Ceveso du site, la consigne est donnée aux salariés de s’arrêter et de se rendre eux aussi dans la cour. On s’assure que plus aucun camion ne rentre ni ne sorte et on installe un petit dej’.

Rapidement des petits groupes partent en balade-enquête partout dans les entrepôts pour répertorier et photographier les produits fabriqués aujourd’hui par Phyteurop. Ce qui suscite de toute évidence un effet de panique chez la direction. En effet, la liste des pesticides Phyteurop n’est plus lisible sur le site de l’entreprise. Celle-ci travaille dans la plus grande opacité après avoir été interpellée il y a quelques années sur ses ventes de produits interdits en France. Une intrusion-enquête dans le site de BASF en début de semaine à côté de Lyon par des faucheurs volontaires avait révélé que le géant de l’agro-chimie fabriquait encore des stocks de Fastac1 . Ce pesticide est interdit dans toute l’Union Européenne pour sa dangerosité mais encore parfois fabriqué ici et exporté sur d’autres continents. Ces balades sont l’occasion d’ouvrir des échanges nourris avec de nombreux salariés.

Ceux-ci restent papoter tout au long de la matinée et écoutent les prises de paroles de paysans et paysannes, de collectifs de riverains, riveraines et de victimes. Si certains des ouvriers, en CDI ou intérimaires, sont d’abord hostiles à l’intrusion, pas mal d’entre eux se révèlent en réalité fort critiques de ce que leur boîte leur fait fabriquer et saluent finalement notre démarche. Petit à petit, alors qu’un concert s’installe pour enjailler le blocage, le sous-préfet puis le directeur de l’usine se font vanner au micro et se prennent les pieds dans le tapis en tentant de remettre de l’ordre dans tout ça ; ça se marre de part et d’autres. Et la cour de Phyteurop prend alors un petit air de jour de congé payé inopiné, malgré l’arrivée sur place d’une masse de policiers divers et variés qui se mettent en ordre de bataille pour nous expulser. Le sous-préfet et le directeur refusent de nous recevoir et de rendre des comptes au public sur la toxicité de l’entreprise sous prétexte que nous sommes entrés dans l’entreprise. Ceci ne fait que nous confirmer que nous avons eu bien raison d’aller voir par nous-mêmes ce qui reste habituellement caché.

À défaut de rendez-vous, la boîte est arrêtée pour la journée et une éleveuse de la Confédération Paysanne élève la voix pour rappeler à tous et toutes que : « La loi Duplomb n’est en réalité pas une loi pour les agriculteurs mais pour le lobby de l’agro-chimie. Le modèle industriel qui défend les pesticides, les fermes-usines et les méga-bassines est directement responsable de la disparition de nos fermes et de l’empoisonnement des sols, dont notre métier et l’alimentation de tous.tes dépendent. Si l’on cherche à nous faire croire le contraire, c’est bien parce que des groupes puissants réussissent encore à dicter leur loi. La loi Duplomb est exigée en premier lieu par les entreprises qui produisent ces pesticides et par les méga-coopératives dont les profits dépendent du maintien d’un modèle agricole toxique. Leurs intérêts sont relayés par le syndicat agricole majoritaire soumis aux intérêts des patrons du secteurs. Phyteurop est justement à la croisée de ces intérêts. Cette entreprise de pesticides est une filiale de la multinationale française InVivo, géant de l’agrobusiness et partenaire privilégié d’Avril, premier groupe de vente d’huiles et protéines végétales. Avril est lui-même aux mains du président de la FNSEA, Arnaud Rousseau. La loi Duplomb a été écrite directement dans le cabinet de ce dernier. »

Sur la question controversée des néonicotinoïdes elle affirme que « nous ne pouvons laisser les paysans et paysannes qui les utilisent s’intoxiquer en confondant remède et poison. Ici comme ailleurs, des rééquilibrages minimes sur les prix suffiraient à compenser les pertes qui peuvent par exemple survenir sur les récoltes de betteraves. Battons-nous ensemble pour un revenu digne et des prix minimums garantis face aux marges honteuses de la grande distribution et aux diktats du libre échange. Adaptons les cultures pour les rendre plus résistantes, sans tueurs d’abeilles. »

Les paysans et paysannes présentes expliquent qu’ils et elles ne peuvent laisser croire que la question des pesticides serait un combat entre agriculteurs en demande de « phyto » d’un coté et écolos de l’autre. L’un d’entre eux, de retour du Brésil, évoque avec la voix tremblante la perte de l’agriculture vivrière, les conditions de travail et les maladies dont souffrent ses collègues sur place, et dénonce la logique du libre-échange.

D’autres personnes, dont une infirmière, venues de La Rochelle, à côté de la plaine d’Aunis, racontent les combats du quotidien et le mépris des pouvoirs publics : « Tout au long de l’année, face à cette mafia, des organisations et syndicats paysans, des collectifs de citoyens et citoyennes, des parents d’élèves, des habitant.es des grandes villes et petits villages du pays, des médecins se battent sur le terrain pour dénoncer les dégâts des pesticides et démontrer que l’on peut s’en passer. Quand des agriculteurs ou un joggeur meurent d’une maladie causée par l’atrazine ou par les algues vertes, ils lancent courageusement des poursuites qui prendront des années et seront trop souvent classées sans suite. Quand les habitants et habitantes de la plaine d’Aunis obtiennent la preuve que l’explosion de cancers pédiatriques prématurés sur leur territoire est due aux PCP ou néonicotinoides, ils font une marche blanche et tentent de faire percer leur voix dans les médias. Quand les terres deviennent stériles et que les fermes des voisins disparaissent sans repreneur, des agriculteurs défendent un modèle paysan soutenable pour les générations à venir. Quand des apiculteurs assistent à la disparition des abeilles et des naturalistes à l’extinction brutale de la biodiversité, ils tentent de préserver ce qui pourrait encore l’être. Quand des habitants et habitantes de Machecoul ou de Plessé réalisent que leur captage d’eau potable est intoxiqué par des intrants officiellement interdits, tout comme 1/3 de l’eau potable du pays, ils font des réunions d’information et interpellent leurs élus et élues. Mais malgré tous nos efforts conjugués, nous ne sommes toujours pas entendus. Et pendant ce temps Phyteurop, BASF, Syngenta, Bayer et consorts continuent d’imposer leur loi. Nous avons donc décidé d’aller directement à la source du problème. »

Après cette action, la mobilisation contre la loi Duplomb a continué de plus belle et été rejointe par un pan de plus en plus large de la population, jusqu’au recul partiel sur l’acétamipride suite à la décision du conseil constitutionnel. Mais le néonicotinoïde emblématique n’est que l’un des pesticides à la toxicité avérée qui continuent à sortir en masse de ces usines et à nous être imposés. Il est temps que d’autres actions de ce type forcent à un changement de modèle. Comme l’ont affirmé les manifestants en partant : « les entreprises comme Phyteurop doivent changer fondamentalement leurs productions ou doivent être mises à l’arrêt ! ».

Note :

  1. https://faucheurs-volontaires.fr/23-juin-2025-le-site-chimique-de-basf-de-genay-69-inspecte-par-les-faucheurs-volontaires.html

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