« Nos Vaches, Nos Vies »

**Lundi 21 juillet. Les gendarmes bloquent la route qui accède au GAEC dans lequel un troupeau de 50 vaches doit être intégralement abattu, conformément aux mesures prises par la Ministre de l’Agriculture pour endiguer l’épidémie de Dermatose Nodulaire Contagieuse (DNC) qui sévit en Savoie depuis le 29 juin. Face aux mesures drastiques employées par les services préfectoraux et sanitaires, des blocages s’organisent pour sauver les troupeaux et défendre l’agriculture locale. Ce récit en raconte les premiers moments. **
La DNC est une maladie virale qui touche uniquement les bovins. Apparue en Afrique du Nord, elle a commencé à se propager vers le sud-est de l’Europe en 2012. Suite à des plans de « dépeuplement des foyers » (c’est-à-dire d’abattages systématiques de bovins) et de vaccination, la maladie a pu être contenue dans cette région. Jusqu’au 22 juin dernier, où elle a été déclarée en Italie. Si cette maladie présente une faible mortalité au sein des troupeaux (moins de 10 %), elle est en revanche très impactante : fièvre, baisse de production laitière, lésions sur la peau et les muqueuses. En raison de sa forte contagiosité entre bovins, elle est classée en catégorie A par l’Organisation Mondiale de la Santé Animale (OMSA), ce qui signifie que l’abattage total du troupeau est prescrit dès le premier cas, pour éviter sa propagation.
En Savoie, l’arrivée de l’épizootie inquiète, mais les mesures annoncées par la Ministre de l’Agriculture et appliquées dès les premiers cas soulèvent de l’indignation. Le 10 juillet, cent-quarante-trois bovins ont déjà été abattus, selon un communiqué de la préfecture. La panique gagne le territoire et commence à diviser. Tandis que la FNSEA défend la stratégie d’abattage total, s’appuyant sur la peur de la propagation et la responsabilité de chacun.e devant l’ensemble de la profession, la Coordination Rurale et la Confédération Paysanne se prononcent contre. En effet, la maladie se propage par piqûres d’insectes, dont les déplacements ne sont pas délimités par l’abattage des animaux. Surtout, la pathologie n’est pas transmissible à l’humain et ne présente aucun danger pour la santé publique, ce que confirme l’ANSES. S’appuyant sur ces deux arguments, des agriculteur.ices et vétérinaires dénoncent ces abattages et préconisent d’autres moyens d’action : le confinement des animaux, la détection et l’abattage sélectif de ceux qui présentent des symptômes, la mise en place de ventilateurs et de moustiquaires pour éviter la circulation des vecteurs... Mais face à l’entêtement des autorités à appliquer des mesures radicales, des éleveurs et éleveuses décident de s’organiser, pour sauver leurs cheptels.
L’appel à mobilisation est parti de la Coordination Rurale, suite à la détection d’un cas sur la ferme de PJ à Cessens. Au sein d’un grand bâtiment, 120 vaches sont confinées depuis le début de l’épidémie. Une seule a déclaré des symptômes et a été euthanasiée cinq jours auparavant. Depuis, aucun cas ne s’est déclaré. Mais les autorités sanitaires ont annoncé l’abattage du troupeau pour le 10 juillet. La CR et la Confédération Paysanne appellent à bloquer l’accès à la ferme. Malgré les divergences de fond entre les deux syndicats, la coopération fait l’unanimité : sauver les animaux et les éleveur.euses d’abord. L’exploitation pourrait tenir lieu de ferme expérimentale. La structure du bâtiment permet de confiner les animaux dans de bonnes conditions. La maladie ayant un délai d’incubation très long (de 1 à 28 jours), si aucun nouveau cas ne se déclare à la fin du mois, l’immunité du troupeau pourra être démontrée.
Des messages circulent et une quarantaine de personnes se retrouvent sur la ferme le lendemain, alors qu’une dizaine de camions de CRS bloquent les routes. On apprend que le matin même, 40 vaches ont été abattues sur une ferme voisine qui n’était pas prévenue de l’arrivée des autorités sanitaires. Elles ont profité de la focalisation chez PJ pour sévir là-bas. Ces abattages dans l’ombre montrent la perversité du gouvernement qui, tout en affichant une molle considération pour les agriculteur.ices impacté.es, passe en force avec cynisme. La logique administrative et technicienne prévaut, préférant imposer sa gestion brutale des « biens meubles » que sont les animaux d’élevage, au mépris du long savoir-faire d’un métier complexe. Les circonstances d’abattage chez le premier agriculteur touché l’illustrent : « Ils sont arrivés pour tout euthanasier, sont repartis aussi vite en laissant le mec seul et les vaches dans des bennes, dans le style pieds qui dépassent au soleil, et une petite tape sur l’épaule du genre “ pas besoin du réveil demain matin, hein mon brave ? ” ». Le même jour, la dermatose franchit la barrière administrative de la Haute-Savoie avec des premiers cas et abattages.
Le 14 juillet, une génisse est testée positive et euthanasiée sur le GAEC de L&D, membres de la Confédération Paysanne. Ils refusent l’abattage de leur troupeau et demandent du soutien pour faire blocage à l’arrivée des vétérinaires et CRS. Le syndicat appelle rapidement à une mobilisation. Des victuailles sont apportées par des paysan.nes solidaires, des voisins ou des soutiens anonymes. Le camp s’organise. Des gendarmes débarquent régulièrement, avertissant qu’il pourrait y avoir des amendes. Ils évoquent des « rumeurs » quant à la pression exercée par les syndicats pour obliger les paysan.nes à bloquer leur ferme. Mais l’apparente dualité (CR chez PJ et Conf’ chez L&D) cache une réalité plus complexe, où les échanges et les relais sont nombreux. Difficile de canaliser les discussions et les expressions d’opinions (comparaisons avec le Covid, allégations anti-vaccins, etc.). Les gens se mobilisent de partout. Il y a des divergences mais l’urgence pousse à mettre de côté ce qui pourrait fragiliser la mobilisation.
Nouvelle alerte : des camions de CRS se dirigent sur une ferme pour abattre un troupeau atteint. L’éleveur ne s’y est pas opposé mais il demande d’être entouré. Des groupes rallient la ferme. Et la tension monte. Les vaches saines sont au pré et les gendarmes entreprennent d’aller les chercher, sous les huées des opposants. Ils remonteront bredouilles. Des images circulent vite, en plan serré sur les plus véhéments. On apprend que la CR a déposé un référé-liberté auprès de la préfecture pour casser l’arrêté d’abattage et gagner du temps. Le référé tacle la Confédération Paysanne - les guerres intersyndicales ne sont jamais loin - mais il faut tenir, au coude à coude.
L’arrêté d’abattage est distribué à L&D qui refusent symboliquement de signer et d’accepter la tuerie de leurs vaches. L’angoisse est perceptible. On sait que leur situation est intenable. Les pressions sont fortes, véhiculées par les médias qui relaient le discours de la Ministre appuyée par la FNSEA. Une équipe se constitue pour travailler à un recours juridique, démontrer les failles de la logique d’abattage systématique et les manquements aux procédures ; tandis qu’une autre réfléchit à des stratégies de blocage en cas de passage en force, dans la limite non-violente fixée par L&D.


