Allô chérie, tout va bien à la ferme ?

Face au risque d’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse parmi les bovins français, le gouvernement assume une politique d’abattage des troupeaux. Depuis des semaines, les éleveurs se mobilisent à l’appel de la Coordination Rurale (proche de l’extrême droite) et de la Confédération Paysanne (de gauche). Premier symbole de la lutte, le 12 décembre dernier des centaines de paysans se sont regroupés autour d’une ferme de Mouriscou dans l’Ariège pour s’opposer à l’intervention des forces de l’ordre. Deux amies éleveuses nous ont transmis ce reportage embarqué. Elles racontent l’ambiance, les bottes de paille enflammées, les lacrymos et les drapeaux français. Un petit air de Gilets jaunes, une étincelle à rejoindre.
On s’en était parlé plusieurs fois, de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), des abattages de troupeaux qui avaient lieu, des mesures absurdes mises en place par l’État pour continuer à exporter les bovins français coûte que coûte tout en essayant d’éradiquer la maladie. On s’en était parlé plusieurs fois dans nos solitudes et nos montagnes respectives, puis tout d’un coup, on y est allées.
Le pick-up roule à toute vitesse en direction de Bordes-sur-Arize. Il est 5h du mat’, les vétos sont censés abattre le troupeau à 9h. Dans le pick-up il y a ce qui deviendra notre équipe : un maraîcher, un éleveur bovin, un éleveur-berger ovin, et nous, amies et ouvrières agricoles. Aucun d’eux n'est syndiqué et ça tombe bien, nous non plus.
On s’arrête au point de rendez-vous donné par la Confédération Paysanne à 6h30. Là, on nous explique pourquoi eux ont décidé de ne pas prendre de tracteurs, ça se distingue de la Coordination Rurale sur un mode pacifiste. Plus tard on blaguera, « en vrai à la Conf ’ ils ont des tracteurs pourris, ils auraient rendu l’âme avant d’arriver là ! ».
On arrive sur place, un son punko-révolutionnaire à fond dans le pick-up, on le laisse en bas et on entame la montée. La ferme est située sur une butte avec une vue à 360 sur les collines alentour et les Pyrénées enneigées au loin. Il y a quelque chose du château fort. Il fait nuit noire et il nous faut traverser les barricades déjà installées en amont : des tracteurs attelés de remorques en travers, une tranchée creusée à la pelleteuse dans le bitume et des arbres hâtivement abattus. À la ferme, quelques tonnelles et des feux de camp de-ci de-là nous accueillent. Seulement deux routes mènent à la butte, on fait un tour à la seconde où l’on découvre de nombreuses autres barricades. Au moins 4 points successifs bloqués par les tracteurs. Entre ces points, des bottes de paille et des arbres couchés sur 2 km de long. Les quelques maisons avoisinantes se trouvent prises à partie de la lutte.
Le petit matin éclaire nos dégaines. Autour de nous, majoritairement des hommes, principalement agriculteurs. On fait un peu tache en découvrant les bonnets jaunes de la Coordination Rurale, les treillis militaires et les vestes de chasse, quand d’autres portent le béret, symbole de conservatisme selon les plus punks du pays. Puis quelques dreadeux et d’autres comme nous, un peu schlags. On trouve aussi des bâtons et des houlettes témoignant du territoire pastoral. Il y a des drapeaux de la Coordination Rurale et de la Confédération Paysanne, quelques-uns des Jeunes Agriculteurs, et deux trois drapeaux français qui se courent après. On croise les vestes de la Coordination Rurale bardées des slogans « Mon métier mérite le RESPECT » et puis quatre gars arborant le tee-shirt de la FNSEA « Ma nature, mon futur, l’agriculture » qui, pour une fois, ne font pas les fiers. L’échiquier politique n’est pas ce qui nous relie ici. C’est une critique de la gestion sanitaire et administrative menée par l’État et le mépris paysan (malgré les pratiques très diverses) qui en résulte, ainsi que l’envie de s’y opposer par l’action. Alors peu importe, les gens se parlent, et la matinée passe vite, goût pastis.
Le blocage est donc à l’appel de la Coordination Rurale, on peut voir les tracteurs flambants neufs qu’ils ont amenés, les barricades montées en amont, les décisions stratégiques ont plutôt été prises par eux. Bien qu’il y ait des codes paysans partagés, on est plutôt déconcertées de se retrouver dans cette foule où l’on pourrait chercher des camarades absents. On apprivoise peu à peu l’environnement, au milieu des visages découverts et enjoués. Il y a beaucoup d’autodérision, ce qui nous permet de blaguer de nos différences avec une bande de jeunes gars céréaliers venus d’Eure-et-Loire. Malgré les codes militants absents, on trouve des molotovs près d’une poubelle, des bidons d’essence circulent de mains en mains, des tas de cailloux glanés dans les champs sont préparés derrière les tracteurs et les barricades sont costaudes. Elles nous rappellent celles de la ZAD qu’on n'a jamais vues mais qu’on nous a tant décrites. Un groupe de jeunes bonnets jaunes s’active à en construire d’autres, l’un demande à son présumé supérieur s’ils peuvent « niquer la ligne haute tension, comme ça c’est sûr, on tient au moins trois jours. » Ça couperait l’électricité à cinq logements alors non, pas touche à la ligne, mais ils peuvent abattre plus d’arbres, et le grand peuplier là, oui lui aussi. Nous, on se demande si c’est sensé, on se dit que c’est pas insensé, mais pas très sensible.
C’est qu’ils ont les moyens : des tronçonneuses, des tracteurs, du rouge, des bottes de paille... Ça nous excite un peu de se dire qu’on va tenir de belles barricades le moment venu. Mais le moment tarde, et la rumeur se répand : « ils arrivent ». 9h est passée, l’heure de l’abattage annoncé. Mais toujours pas de policiers, pas de véto. Les vaches mangent paisiblement dans l’étable.
Un petit bonhomme à la voix aigüe et au bonnet jaune prend la parole : « Ne paniquez pas » dit-il, l’air complètement paniqué. « Soyons stratégiques et organisés. » La journée est longue et ponctuée de discours. Nos copains du pick-up s’avèrent être du même bord que nous, car nos rires tonnent parfois pendant les silences des discours syndicaux, alors que d’autres nous lancent des regards en coin. On entendra parler « d’agriculture française » comme de « monde paysan » selon les syndicats, d’autres ont un langage plus macroniste « une filière essentielle » diront-ils. Mais ce qui ressort c’est surtout une colère face à la « technocratie », face à l’absurdité des décisions ministérielles, face au non-respect de pratiques paysannes, la défense d’une fierté agricole, et la détermination à agir pour tenir le blocage, pour que l’abattage cesse. La CR, la Conf’ et des sans-drapeau prendront la parole ainsi que des « citoyens » plutôt de gauche et non-paysans. Le mode est assez viril et très déterminé. Mais les discours ne sont que quelques maigres paroles, face à cette étrange composition, et à toutes celles et ceux qui sont là sans syndicat.
Dans l’attente, on traîne assis sur des bûches, en se demandant parfois ce qu’on fout là quand on voit un drapeau français bardé d’une croix de Lorraine et d’un slogan FREXIT qui plane au-dessus de nous. On lance alors au mec qui tient le drapeau, assis lui aussi sur le tas de bûches prêtes à cramer : « Ça va Jeanne d’Arc ? » et il s’enfuit du bûcher. Ça suffit à nous faire rire !
Une femme prend la parole. Elle ne se présente pas. Elle dit : « On a bien réfléchi, on pense niveau stratégie le mieux c’est que les femmes se mettent en première ligne. » La foule rit. Elle continue : « Et les hommes derrière, ils nous protègent ! » Celle-là, on ne l’avait pas vue venir ! On joue le jeu cinq minutes en se demandant ce que vaut véritablement cette stratégie. Les CRS tels qu’on les connaît, ils tapent au pif sur une foule de « gauchistes ». Mais dans ce contexte-là, seraient-ils vraiment attendris par une première ligne féminine ? En dehors du discours, l’une dans un regard complice nous dira : « une fois que j’aurai mis ma capuche on se rendra même pas compte si je suis une femme ou un homme ». Dans un autre discours l’un dira « on nous a demandé si les femmes pouvaient être en première ligne, bien sûr qu’elles peuvent ! » une espèce de progressisme paternaliste déconcertant, qui finit, lui aussi, par nous faire marrer. Puis on entend dire, s’identifiant et se distinguant à la fois : « Ils vont pas nous tomber dessus comme sur les zadistes ! Ça, c’est sûr ! » Et nous on se demande de plus en plus ce qui les différencie des zadistes. La Marseillaise qui ponctue la fin d’un discours nous le rappelle. C’est peut-être la volonté d’une cohésion mais on grince des dents, de si belles barricades et des chants patriotes…
Comment alors, vont-ils nous tomber dessus ?
Un groupe de femmes de tous âges confondus se met en route vers les barricades les plus proches. Elles se tiennent là et attendent. Des hommes nous encouragent joyeusement « Allez les filles ! On compte sur vous ! » La presse relaie l’info, la Dépêche titre « Dermatose nodulaire : les Centaures des gendarmes prêts à prendre d’assaut l’exploitation ariégeoise, les femmes agricultrices en première ligne. » Mais toujours pas de gyrophare à l’horizon.
Le soleil se couche avec le vrombissement des drones. L’hélico tourne au-dessus de nos têtes. Ils sont là cette fois.
... la suite à lire sur le site de lundi matin : https://lundi.am/Allo-cherie-tout-va-bien-a-la-ferme


