Le procès de l'agro-industrie

**Le 15 décembre 2025 se tenait au tribunal judiciaire de Lorient la première audience du procès de 12 militant.es (dont la grande majorité installés ou en cours d'installation). Ils étaient accusés d'avoir entravé et détruit une partie d'une cargaison de blé à destination d'une usine de transformation alimentant les élevages hors sols des fermes-usines de l'Ouest. L'accusation n'apportait rien de nouveau qui ne soit déjà dans l'enquête du juge d'instruction. En revanche, la brochette de parties civiles, dont l'ensemble des échelons de la FNSEA (France, Bretagne, Morbihan) et quelques coopératives en ont pris pour leur grade. Le tribunal a été retourné en tribune. 12 déclarations, 5 témoins, 3 plaidoiries. On leur en a mis plein la tronche ! Nous publions ici l'une des 12 déclarations. **
Madame la présidente,
À ce moment précis j’ai une pensée pour les Gentianes des marais cachées sous la lande, les Salamandres tachetées au coin des pierres fraîches ou encore pour la Linotte mélodieuse perchée sur la ronce. Un échantillon de scène de vie de ma campagne. J’ai appris très tôt à regarder le vivant, à le nommer, à le comprendre. Par sensibilité bien sûr mais aussi parce que la science m’a appris que ce qui n’est plus nommé finit par disparaître. Comme naturaliste et écologue professionnel, j’ai passé des années à assister à l’effondrement des espèces qui s’éteignent et aux paysages qui se vident. J’ai participé à mesurer les preuves de ce qui reste et de ce qui s'en va, à documenter le silence qui s’installe.
Et puis j’ai compris que les chiffres ne suffisaient pas, que savoir ne suffisait pas, que savoir ne protège pas tant que ceux qui savent se taisent. Car ce n’est pas un effondrement passif, c’est une éradication assumée par l’industrialisation de l’agriculture dont nous avons d’illustres représentants aujourd’hui dans ce tribunal en la présence d’une partie des plaignants et des parties civiles. À cause d’eux les charrues s'élargissent, les pulvérisateurs s'allongent, les parcelles s'agrandissent, le silence gagne du terrain.
Alors j’ai choisi d’agir... en devenant agriculteur, pour tenter de réparer, à mon échelle, ce qui pouvait encore l’être. Sur ma ferme, je cultive, j’élève, je nourris, j’accueille le vivant, de plus en plus même, et la ferme est connue pour cela ! Et je peux dire d’expérience, comme d’autres, qu’une autre agriculture est possible et ne relève pas de l’utopie.
Mais en m’installant agriculteur, j’ai aussi découvert l’autre face de notre système de production alimentaire. J’ai cherché le dialogue en me syndiquant à la Confédération paysanne du Morbihan. J’ai participé à des commissions, à des réunions, à la chambre d’agriculture, à la préfecture, avec des députés. Nous avons proposé des alternatives sérieuses et documentées. Ces démarches n'ont pas été inutiles, mais elles n'ont manifestement pas permis d'infléchir la trajectoire sur laquelle nous sommes et qui nous inquiète. Les décisions de politiques publiques restent orientées par les mêmes logiques industrielles. Par ces géants qui se disent au service des agriculteurs mais qui nous enchaînent à l'endettement, qui nous poussent à agrandir toujours plus, à produire toujours plus, quitte à ce que ce soit jusqu'à l'épuisement. Alors même que les dirigeants de ces coopératives touchent des salaires mensuels qui dépassent bien plus ce que nous pouvons envisager de gagner sur une année (n’est-ce pas Le Gouessant !).
J’ai compris que notre impuissance était en réalité organisée. Protégée par des intérêts puissants et un faux débat démocratique. Les décisions sont prises ailleurs, dans les conseils d’administration des coopératives, dans les bureaux de la FNSEA, le seul syndicat qui a inventé la co-gestion ministérielle, aux manettes de la politique agricole nationale depuis bientôt 80 ans avec le pire bilan que l’on pourrait imaginer. Je serais couvert de honte d’avoir des responsabilités dans ce syndicat !
En résumé, j’ai été le scientifique que l’on n’écoute pas et le paysan que l’on ignore. J’ai épuisé les recours comme ils ont épuisé la terre. Mais je considère que se taire serait une faute. C’est pour cela que j’ai soutenu l’action du 19 mars 2022 : une action collective, pacifique, nécessaire, pour rendre visible ce que l’on ne veut pas voir en face. Cette action a permis d’interrompre un symbole pour montrer un système lancé contre le vivant et contre lui-même.
Je pense qu’il y a quelque chose de plus important que la perte de quelques tonnes de blé. Il s'agit d'une idée que l'on poursuit. L'idée qu'une autre agriculture est possible. L'idée que nourrir et préserver l’environnement peuvent aller ensemble. L'idée que les citoyens ont le droit et le devoir d'alerter quand les institutions échouent. C'est cette idée que nous défendions ce jour-là. C'est elle qui nous a conduits ici. Et c'est elle qui continue de guider nos vies, bien au-delà de ce procès.
Je reconnais ma participation à cette action de désobéissance civile, après avoir tout tenté par les voies légales. Mais je ne reconnais pas les faits qui me sont reprochés. Je considère que la responsabilité morale du désastre écologique et social actuel appartient à des décennies de politiques agricoles aveugles, pas à une alerte citoyenne de quelques minutes.
Entre rester silencieux et résister, j’ai choisi de résister. Une résistance qui résonne aujourd'hui dans cette salle et qui continuera de résonner bien après ce procès.
Par nous. Et bien d'autres.
Je vous remercie de votre attention.


