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« A l’iniziu una terra » : cette victoire, c’est celle de nos aînés

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« A l’iniziu una terra » : cette victoire, c’est celle de nos aînés

Le 7 février 2025, Jean-Baptiste Arena, à la tête de la liste A l’iniziu una terra (« au commencement, une terre »), fait tomber la Chambre d’agriculture de Corse. Un coup de tonnerre face aux machines de guerre syndicales de la FNSEA, qui tenaient l’institution depuis des décennies. Une victoire qui met fin à une longue mainmise sur la Chambre et qui ne tombe pas du ciel : elle s’inscrit dans une histoire longue de luttes paysannes et autonomistes, portées depuis plusieurs générations autour de la terre, de l’autonomie alimentaire et du foncier.

Correspondances paysannes Pour commencer, est-ce que tu peux revenir sur le contexte dans lequel se déroule cette élection ? Quel était l’état du monde agricole et du rapport de forces syndical au moment où vous vous lancez ?

Jean-Baptiste Arena Déjà, le contexte était spécial. On sortait d’une dissolution des trois chambres : Corse-du-Sud, Haute-Corse — 2A, 2B — et la chambre régionale. Ces trois structures allaient se fondre dans une seule chambre, une entité régionale, voire territoriale, donc très puissante. C’était un moment de bascule, à la fois sociétale et politique. Pas seulement agricole. Parce qu’en Corse, à travers le monde agricole, c’est quand même l’expression de notre société agropastorale. Et en Corse, peut-être plus qu’ailleurs, les politiques agricoles sont intimement liées aux politiques générales. En parallèle, l’agriculture corse, mis à part deux ou trois filières, était en souffrance — et elle l’est toujours. Les élevages, le maraîchage, toute l’agriculture nourricière : produits laitiers, produits carnés, fourrage. Tout ce qui nourrit, tout simplement.

Correspondances paysannes Vue depuis le continent, et notamment depuis les luttes écolos et paysannes, une alliance électorale entre Via Campagnola — proche de la Confédération paysanne —, la Mossa Paisana et la CR paraît presque inconcevable. D’autant que la CR est souvent perçue ailleurs comme située très à droite, voire à l’extrême droite. Or c’est précisément cette alliance qui vous a permis de gagner. Comment l’avez-vous construite ? ** Jean-Baptiste Arena** On a réussi à fédérer trois syndicats. Via Campagnola d’abord, qui est l’équivalent corse de la Confédération paysanne, avec une histoire de luttes paysannes et une culture syndicale bien ancrée. La Mossa Paisana ensuite, qui est plus clairement située du côté indépendantiste, avec une lecture politique assumée de ce que doit être l’agriculture en Corse. Et puis il y a la CR. Là, ça peut prêter à confusion. Mais la CR en Corse, ce n’est pas la CR du continent. Beaucoup de jeunes avaient quitté les JA. Ils ne voulaient aller ni à Via Campagnola ni à la Mossa Paisana. Ils ont récupéré ce qui était devenu une coquille vide : la CR. Dans cette CR-là, il y a des gens du terrain, politisés, avec qui on a de vraies proximités. À cela se sont ajoutés des dissidents des JA et des dissidents de la Fédé (FNSEA). Petit à petit, on a réussi à agréger ces forces autour de ma candidature. Cette alliance ne s’est pas faite sur un accord écrit ou sur une logique d’appareil. Elle s’est faite parce qu’on a réussi à agréger des gens reconnus dans leurs filières, capables d’assumer des responsabilités. Ce qui, pour nous, est important pour atteindre d’ici 2025 une autonomie alimentaire de la Corse, de l’île.

Correspondances paysannes Il serait difficile de parler de votre victoire sans mentionner la mort de Pierre Alessandri, secrétaire général de Via Campagnola. En Corse, où la lutte pour la terre est centrale et se heurte à des intérêts puissants, comment tu comprends ce qui s’est passé ?

Jean-Baptiste Arena La mort de Pierre est arrivée quelques semaines après notre victoire, même pas deux mois après. De manière directe ou indirecte, seule l’enquête pourra le dire. Mais ce qui est sûr, c’est que Pierre n’était pas quelqu’un de neutre. Il s’était opposé à certaines dérives, notamment autour du foncier. Moi, je n’arrive pas à croire à une simple histoire de voisinage. Pour moi, ça s’inscrit dans des luttes passées, présentes et à venir. Le foncier, en Corse, reste un point de tension permanent. L’argent de la drogue se blanchit dans l’immobilier, et l’immobilier va chercher les terres agricoles, en particulier celles à forte potentialité. Et ce qui nous a permis de tenir, et même de gagner, c’est l’appui très fort de la société civile. Cette campagne n’a pas été portée uniquement par le monde agricole. Des habitants, des collectifs, des citoyens ont compris que ce qui se jouait là dépassait largement l’agriculture. ** Correspondances paysannes Face à des forces syndicales installées depuis longtemps, comment avez-vous réussi à vous structurer pour gagner ? Et en quoi cette victoire est-elle aussi le produit d’une histoire longue du syndicalisme autonomiste ?**

Jean-Baptiste Arena On a mené une campagne qui s’est appuyée sur une expérience politique de long terme. Moi, j’ai 45 ans, avec derrière moi près de trente ans de militantisme et une dizaine d’années de politique plus institutionnelle. Cette expérience-là a compté. Elle nous a permis de tenir face à des forces installées, de savoir comment s’organiser, comment structurer une équipe, comment aller convaincre au-delà de notre seul camp.

On a passé beaucoup de temps à expliquer que cette élection n’était pas anodine. Qu’il ne s’agissait pas simplement de gérer une institution, mais d’exercer un contre-pouvoir. Cette manière de faire campagne, elle ne sort pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une histoire plus longue. L’histoire de l’agriculture corse et de ses syndicats a été traversée par des luttes portées par des femmes et des hommes qui ont tenu sur le temps long, parfois dans des contextes très durs. Aujourd’hui, sur ma liste, 90 % des jeunes qui la composaient sont issus de cette histoire-là, à travers leur famille, à des degrés différents. À travers le monde agricole, cette victoire est aussi celle de nos aînés : celles et ceux qui, autour d’Aléria dans les années 70, ont posé les bases de la lutte autonomiste depuis la terre, les syndicats et les villages. Le soir même, j’ai rendu hommage à mes grands-parents, tous agriculteurs.

Les agriculteurs ont toujours été un réceptacle des luttes du peuple corse. Et si, aujourd’hui, cette victoire a un sens particulier, c’est parce qu’elle s’inscrit dans cette continuité. Pour nous, ce n’est pas une lutte identitaire. C’est une lutte d’émancipation.

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