En bas à gauche

**_La présence des drapeaux jaunes et noirs de la Confédération paysanne et de la Coordination rurale sur les mêmes blocages à l'hiver 2025 suscite beaucoup de débats, notamment à gauche. Des discours journalistiques parlant de « l'alliance des extrêmes », certains communistes dénigrant le mouvement car les « agriculteurs sont des propriétaires donc tous des ennemis », d'autres affirmant que la Conf' marche main dans la main avec l'extrême droite, des antispécistes appelant à achever l’élevage et affirmant ainsi que la gauche n'a rien à faire sur ces blocages, des "antivax" de tous bords qui hurlent à la manipulation de Big Pharma ...
Cet article dépose quelques réflexions provenant de divers échanges avec des agris, confédéré.es ou non, mobilisé.es contre les abattages totaux, et actifs pour un antifascisme populaire et paysan._**
Être présent. Ne pas laisser l'espace à l'opportunisme fasciste.
De nombreux agriculteurs et agricultrices se sont exprimé.es au sujet des abattages totaux : une destruction brutale de dizaines d'années, voire plusieurs générations de travail, dictée par des lois commerciales internationales et qui ignore les méthodes alternatives. Il n'y a pas de débat pour nous : le complexe agro-industriel, qui administre la vie de l'agriculture avec violence, est l'ennemi ici. Il nous faut être présent.es sur ces blocages pour défendre ces agriculteur.rices exploité.es.
Et si nous ne sommes pas présent.es, d'autres prendront la place.
La révolte met à bas les séparations produites par la bourgeoisie.
La violence du capitalisme néolibéral et le triomphe de la culture individualiste poussent chacune et chacun au renfermement dans des zones de repli. Ces fameuses zones d'homogénéité de vision du monde, dans lesquelles on s'enferme sociologiquement, où l'on cherche de l'entraide, où l'enjeu est avant tout de défendre son groupe socio-économique, où l'ennemi est toujours l'autre. C'est le corporatisme entrepreneurial des JA-FNSEA, l'identitarisme nationaliste de la CR, l'identitarisme de la vertu de l'agriculture paysanne de la Conf', etc.
Comme pour les gilets jaunes ou pour les manifestations agricoles de janvier 2024, beaucoup sont sortis de leur zone de repli pour se retrouver sur un même rond-point, un même blocage. On se voit pour la première fois. On tente des bribes de conversations.
Est-il vraiment nécessaire de rappeler à nos camarades de gauche que se retrouver sur un blocage avec un.e travailleur.euse syndiqué.e à la CR ou électeur.rice ponctuel.le, ne veut pas dire faire alliance avec La Coordination Rurale et adhérer à ses idées ? Oui, les alliances ouvertes de la classe dirigeante de la CR avec l'extrême droite et son absence de projet politique de transformation radicale du modèle agro-industriel nous permettent d'affirmer que la Coordination Rurale n'est pas à compter parmi nos alliés. Mais de même qu'il y a une lutte des classes dans le monde agricole, il y a une lutte des classes au sein de la Coordination Rurale. Sur ces blocages se sont retrouvé.es des travailleur.euses exploité.es pour défendre d'autres travailleur.euses exploité.es. C'est ce que nous regardons avant tout. Mais nous ne nous arrêtons pas là, car ce serait tomber dans le piège inverse : celui où l'appartenance à une classe exploitée excuserait tout.
La lecture que nous apportons au débat est donc une attention aux conditions matérielles de travail et de vie avant les étiquettes identitaires qui sont bien commodes à la bourgeoisie pour masquer les rapports de classes.
Les révoltes populaires ne sont pas pures idéologiquement et ne le seront jamais.
Les échanges frottent. Pour sûr. Et tant mieux. Car ce n'est pas depuis notre entre-soi de convaincu.es que nous arriverons à opérer un renversement de la société. Investissons ces espaces pour faire politique entre travailleur.euses d'un même territoire. Faire démocratie. Être capable de parler avec l'autre, d'affronter des désaccords sans vouloir sa disparition, ni attendre ou souhaiter un monde où tout le monde pensera comme nous. Ne nous taisons jamais face à un discours méritocratique, face à l'accusation des immigré.es comme responsables de tous nos malheurs. Taisons-nous quand il s'agit de comprendre comment ils et elles en sont arrivé.es là, comment chacun.e fait avec le réel.
Ce n'est pas simple, c'est définitivement épuisant. Mais rappelons-nous que la transformation radicale du monde agricole et alimentaire, ne pourra se faire sans les travailleur.euses eux-mêmes. Alors investissons ces espaces, marquons-les de politique. Allons-y collectivement, et concentrons-nous sur les travailleur.euses exploité.es, ne perdons pas notre temps avec les élites et les leaders convaincu.es du complexe agro-industriel, solidement enraciné.es à droite et à l'extrême droite.
Qui dit révolte dit risque de récupérations.
L'histoire des luttes nous a prouvé que nombreuses sont les organisations qui cherchent à récupérer les révoltes pour servir leur projet.
Parmi de nombreux exemples sur ces blocages, dans l'Aude, les têtes syndicales de la FDSEA, alors que les agriculteur.rices Conf et CR étaient sur des blocages, ont profité du rapport de force instauré pour faire passer certaines de leurs revendications dans le bureau du préfet. A la sortie, elles ont sans surprise appelé les bloqueurs au calme.
Quant à la CR, ses leaders influenceurs et les multiples blocages à leurs couleurs bien relayés par les médias nourrissent la stratégie électoraliste. Ce sont également des terreaux sur lesquels l'extrême droite a l'habitude de se développer, en pointant du doigt les quartiers populaires comme responsables et en appelant au vote pour opérer un changement.
Également, les actions pour la survie et le mieux-être des travailleur.euses prennent très souvent un caractère réformiste quand elles sont prises isolément. L'on se contente de petites victoires, qui sont certes vitales, mais qui n'opèrent aucun changement profond des rapports d'exploitation, et finissent immanquablement par un appel au calme et un appel au vote "raisonnable".
Rendre indissociables l'action à court terme et une perspective de transformation radicale du système.
De même que la transformation radicale du monde agricole et alimentaire n'adviendra pas avec seulement de beaux programmes politiques ni de merveilleuses alternatives exemplaires, elle n'adviendra pas non plus à coups d'actions coups de poing isolées les unes des autres. À nous d'inscrire ces actions dans un mouvement de conscientisation collective des rapports d'exploitation et donc dans un projet politique révolutionnaire élaboré avec les masses, avec le plus grand nombre d'entre nous.
La CR est présente sur les blocages, motrice dans l'action directe, mais elle ne porte aucun projet politique de transformation radicale du système agricole. La Conf' quant à elle se revendique d'un projet politique, mais nous devons nous poser la question de pourquoi il n'est pas mobilisateur auprès des masses, pourquoi la présence d'une agriculture alternative ne subvertit pas le modèle, voire le renforce ?
L'enjeu n'est pas d'éduquer les classes populaires agricoles à la bonne ligne politique. Il nous faut rejeter en bloc cette posture méprisante, cette tentation bourgeoise du regard surplombant. Nous nous devons de prendre ce temps long et indispensable de l'interconnaissance, de l'élaboration politique, de l'éducation populaire. D'amener à regarder les problèmes à leur racine, assumer notre radicalité, pour trouver ensemble des chemins auxquels nous n'avions pas encore pensé.
Investir des espaces inter-luttes.
De la même manière que les blocages contre la bourgeoisie agro-industrielle et l'État sont des espaces de rencontres et de confrontations politiques, investissons des espaces populaires d'interconnaissance, d'analyse des rapports d'exploitation, de formations politiques, qui aident à dénouer les crispations identitaires qui maintiennent le système en place.
Un camarade paysan disait toujours "le syndicat est ce que tu en fais", alors investissons nos syndicats. N'attendons pas le national, organisons-nous depuis nos territoires. Et si ça ne passe pas avec nos syndicats locaux, investissons d'autres espaces.
Il n'y a pas de recette magique, la réponse sera différente selon chaque territoire.
Sortir du corporatisme pour s'attaquer à la racine du problème.
La vision corporatiste sortie toute droite du régime fasciste de Vichy et portée par la FNSEA et la CR nous empêche de voir qu'il y a une lutte des classes chez les agriculteur.rices, et donc d'identifier de potentielles alliances en dehors du monde agricole : les alliances de classes. Imaginez par exemple la teneur d'un rapport de force contre l'agro-industrie et l’État, si les éleveur.euses font des blocages, en même temps que des ouvrier.es font grève dans les abattoirs et que, pour des raisons de santé, les classes populaires font un boycott de certains produits transformés ! Un cocktail explosif ... de quoi reprendre la terre à la machine industrielle qui se fascise ...
« Puisque le mode de production capitaliste débouche sur notre prolétarisation, c'est en tant que prolétaire que nous devons situer notre combat contre ce système. Nous ne sommes plus, nous ne pouvons plus être des petits patrons mendiant la protection des pouvoirs publics en contrepartie de votes "bien orientés". Nous faisons partie des exploités, en lutte contre les exploiteurs et nous devons, si nous voulons faire disparaître cette situation, mener cette lutte sur une base de classe, aux côtés des autres couches sociales du prolétariat. Dans cette lutte, il ne s’agit pas de négliger les conquêtes partielles, les victoires nécessaires pour survivre. Mais ces conquêtes des travailleurs, aussi importantes soient-elles, sont toujours des concessions faites par la bourgeoisie pour colmater les brèches et se maintenir au pouvoir. Elle est toujours capable de les reprendre quand la conjoncture politique et économique lui est redevenue favorable. Il n’existe pas une multiplicité de pouvoirs partiels, économiques ou autres, dont les travailleurs pourraient s’emparer progressivement. Le pouvoir bourgeois est un. C’est la nature même du système politique et social qu’il faut détruire pour le remplacer par le pouvoir des travailleurs à tous les niveaux.» Bernard Lambert, Les paysans dans la lutte des classes (1970).


