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31 voix qui changent l’histoire

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31 voix qui changent l’histoire

En janvier 2025, la Confédération paysanne a remporté les élections à la Chambre d’agriculture de l’Ardèche, devançant la FNSEA-JA de 31 voix. Une victoire historique. Fabien, paysan syndiqué de la Confédération paysanne de l’Ardèche, revient sur cette campagne et les enseignements à tirer.

Tu peux revenir sur cette victoire ?

On a commencé à bosser fin 2023. En 2019, la Conf’ avait raté la victoire d’environ 200 voix. Alors on s’est dit : « 200 voix, on peut aller les chercher ». Ça a donné une grosse énergie. Un groupe de travail ouvert à toutes et tous (incluant des membres du comité départemental (élus par l’AG) mais pas seulement) a pris en main la campagne. Et au dépouillement : 797 voix, 31 de plus que la FDSEA. On n’avait pas le droit de fêter dans la préfecture, mais on a quand même explosé de joie dans un silence difficile à respecter. Et très vite,    la question est tombée : « OK, maintenant, on fait quoi ? »

Pourquoi l’Ardèche ?

Ici, les fermes font en moyenne 33 hectares, beaucoup sont en polyculture-élevage. Pas de méga-structures, peu de gros projets agro-industriels. L’agriculture paysanne reste vivante. Et il y a l’histoire : depuis les années 1970, la Conf’ a su allier paysans-travailleurs, néos, marxistes, libertaires. Cette alliance tient encore, avec un maillage fort autant chez les agris du coin que chez les néos. Notre victoire tient aussi à ça : le territoire nous est favorable.

Comment avez-vous mené la campagne ?

On avait trois forces. D’abord, un maillage construit depuis plus de vingt ans. Plus de 400 adhérent.es aujourd’hui, 7 groupes locaux, une logique d’horizontalité. Et derrière, un gros travail de fourmi des salarié.es : récupérer des adresses, des contacts, alimenter la base. C’est fastidieux, mais sans ça, tu ne touches pas la moitié des votants. Ensuite, la com’. Une lettre aux paysan.nes envoyée hebdomadairement à plus de 1 000 adresses, des clips de campagne pros réalisés bénévolement par des potes du cinéma, un festival du film paysan (+ de 2 000 entrées dans une quinzaine de projections dans tout le département). Enfin, le phoning. Pendant dix jours, on a passé des centaines d’appels. On croyait que ce serait pénible, en fait c’était passionnant. Les collègues racontent leur quotidien, parfois leur détresse. On donnait même le numéro de Solidarité Paysans. Certains disaient : « Je ne voterai pas pour vous, mais merci de l’appel. » D’autres : « J’avais oublié, grâce à vous je vais voter. » À 31 voix d’écart, ça a fait la différence. Et surtout, ça a montré à quel point la solitude paysanne est énorme. Rien que pour ça, ça valait le coup. On se dit qu’il faudrait le refaire hors élections.

Et la Coordination rurale ?

En Ardèche, ils n’ont pas vraiment d’activité syndicale visible. Mais ils ont profité de la vague nationale et pris +8 %. Sans ça, on ne passait pas devant la FDSEA. Le problème, c’est que la presse nationale a quasiment effacé la Conf’, réduisant l’élection à un duel FNSEA-CR.

Quels enseignements retiens-tu ?

• Défendre aussi les non-encartés. La majorité des appels qu’on reçoit au syndicat vient de paysan.nes qui ne sont pas syndiqués à la Conf’. On les aide quand même. Ça peut paraître banal, mais pour moi c’est fondamental : c’est ça, un syndicat. Défendre n’importe quel collègue qui en a besoin, pas seulement ceux qui ont payé une cotisation.

• L’horizontalité. « La Conf’ Ardèche, c’est pas une avant-garde qui décide et les autres qui obéissent. » N’importe qui peut assister à un comité départemental. Le pouvoir est révocable, transparent. Ça reste imparfait – il y a des rapports de pouvoir liés au genre, à l’ancienneté, à la culture militante – mais on essaie de les mettre sur la table. Il flotte un esprit libertaire : on se coordonne, on agit ensemble, et personne n’est indispensable.

• Le phoning. Le porte-à-porte, ça marche, mais c’est chronophage, tu touches trois fermes dans ta journée. Le phoning, c’est redoutable en milieu rural : tu touches des dizaines de collègues, et pas seulement pour leur dire « votez pour nous ». Tu écoutes, tu échanges, tu captes la détresse, tu renvoies vers Solidarité Paysans quand il le faut. Rien que ça, ça a du sens. C’est de l’action syndicale, pas seulement électorale. Et ça fait du lien. Imparfait, mais indispensable.

• L’humilité. Les élus le disent spontanément : « On a gagné avec 40 % des voix. » Pas plus. Ça veut dire qu’on est minoritaires dans le monde agricole, même si on est majoritaires à la Chambre. Si on commence à se prendre pour une avant-garde, on va droit dans le mur.

• Garder le lien. Même avec des collègues FDSEA ou CR, dans les CUMA ou ailleurs. Ce n’est pas toujours agréable, mais c’est indispensable. « Dans la lutte des classes au sein du monde agricole, on se trompe trop facilement d’ennemis. » Lactalis, Rousseau, les gros de l’agro-industrie, eux ne seront jamais nos alliés. Mais le voisin qui préside la CUMA, qui est encarté FDSEA, c’est plus complexe : si on coupe le lien, on perd la moitié des collègues du coin.

• L’humain d’abord. Ce qui fait notre force, c’est l’écoute, la solidarité au quotidien. Quand des camarades rappellent qu’on n’est pas meilleurs que les autres, qu’on n’a pas vocation à être une avant-garde, ça fait du bien. Et ça permet d’accueillir des profils variés : des néos, des anciens, des radicaux, des plus institutionnels. C’est ce mélange qui fait tenir la Conf’ Ardèche.

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